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 recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .

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110RI
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MessageSujet: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Sam 05 Fév 2011, 20:53

Bonjour a tous

après le récit du caporal d Artois voici une parti du récit du soldat André VERLY

Les événements cité ci après ne reprenne que les événement tragiques se rapportant a

la bataille de GEMBLOUX



11 mai 1940.

22 heures 30 - Nous passons la frontière. Il fait nuit et cependant, de nombreux Belges sont là pour nous accueillir aux cris de « Vive la France. » auxquels nous répondons par ceux de « Vive la Belgique. » Et en chantant la Marseillaise et la Brabançonne. Instants particulièrement émouvants et qui prouvent que notre Bataillon est bien gonflé et fera vaillamment son devoir. Et nous avalons les kilomètres dans la nuit noire sur une route inconnue et insuffisamment balisée. Mons qui semble dormir en paix, est traversée en trombe et nous luttons toujours contre le sommeil. Il est d'autant plus difficile de se reposer que nous avons reçu l'ordre de conserver nos casques continuellement sur nos têtes. Nous sommes secoués par les nombreux coups de freins que les chauffeurs fatigués et ne connaissant pas la route doivent donner pour se repérer.



12 mai 1940.

Vers 4 heures du matin nous faisons une courte halte dans un petit pays où de braves gens déjà levés, nous donnent du café chaud. C'est alors que nous rencontrons les premiers soldats belges qui aident la population civile qui descend vers la France, puis un champ d'aviation bombardé, et alentour, des ruines fumantes. Je vois encore, écrits à la craie sur les murs, ces mots « vive la France. » Voici Nivelles, gentille ville que nous n'avons pas le loisir d'admirer. Elle sera anéantie dans quelques jours. Nous voyons là quelques éléments de notre 7ème G.R.D.I. Encore quelques kilomètres et c'est le débarquement précipité.

5 heures - Une vague d'avions ennemis est signalée, se dirigeant vers nous. Comme il serait imprudent de continuer notre route, le commandement donne aussitôt l'ordre de débarquer des autobus; nous sommes d'ailleurs presque au terme de notre voyage. En quelques secondes des fusils mitrailleurs sont disposés en D. C.A. et les autobus sont vidés et repartent dans une autre direction.

Plus tard, j'apprendrai qu'ils ont été détruits et j'en verrai même plusieurs complètement brûlés et les châssis tordus. Nous nous dirigeons donc vivement vers une allée bordée d'arbres qui nous camouflent un peu. Il était temps, car les avions sont là, et mitraillent le Bataillon qui nous suivait. Et toujours prudemment, nous avançons vers un magnifique château dont les habitants sont déjà partis et entrons sous l'épais couvert de son grand parc. C'est alors que nous recevons l'ordre de rassembler là nos sacs inférieurs qui nous fatiguent. Un camion doit venir les prendre plus tard, mais nous ne les reverrons jamais.

6 heures 30 -Depuis 1 heure et demie nous sommes dans ce bois à attendre que ces gros oiseaux veuillent bien s'éloigner. Nous nous sommes disséminés, afin de limiter les dégâts en cas de bombardement. Enfin, les voici qui s'en retournent. Nous remettons sac au dos et nous mettons en devoir de terminer à pied notre route. Nous longeons les murs des maisons, assez rares d'ailleurs, et nous efforçant de marcher dans les endroits moins éclairés par le soleil. C'est réellement nécessaire, car d'autres avions sont en vue et à tous moments, il nous faut nous camoufler dans les fossés. Pour parler plus franchement, je dois dire que j'en suis presque content car ainsi, nous nous reposons un peu. Et je me souviens, qu'ainsi allongé, j'ai cueilli une fleur que j'ai mise dans ma cartouchière où elle est restée malheureusement, car je n'ai pas pensé à la mettre dans mon portefeuille. Il fait déjà chaud et ici encore nous peinons beaucoup. Nous doublons le 15éme R.A.D qui prend ses positions près d'un village que nous traversons. Encore quelques kilomètres sur une voie ferrée et nous arrivons près d'une petite gare: Perbais -Chastre. En cours de route, nous assistons encore à quelques combats aériens sans décision apparente. Nous nous installons à proximité de la gare, toujours en groupes déployés et attendons pendant une bonne heure que des ordres précis nous arrivent quant aux emplacements à prendre.

11 heures -Les compagnies et les sections ont reçu ces ordres. Je passe donc avec ces derniers sous la conduite de notre chef de section, le sous lieutenant Laloé de Versailles et du sergent chef Michel Bonte de Lille. Nous nous engageons dans un petit sentier longeant une prairie tandis que les avions nous survolent presque continuellement à haute altitude. A ce moment, nous entendons un sifflement puis, plus rien. C'est une torpille qui vient de tomber à quelques mètres de nous et qui heureusement n'a pas éclaté. Je dis heureusement, car n'étant pas encore aguerris, nous n'avons pas réalisé le danger et n'avons même pas songé à nous jeter à terre.



Midi - Nous arrivons à une petite ferme où nous sommes très bien reçus. Nous posons nos sacs dans un petit hangar, faisons un brin de toilette et nous régalons de bonnes bouteilles de bière offertes par les fermiers. Les groupes seront séparés désormais, le nôtre, le 7ème qui a toujours été très uni, l'est plus encore si c'était possible, car nous sentons bien que tous, nous aurons besoin les uns des autres. Et c'est là à Perbais que nous prenons notre premier repas du front. Nous nous installons dans une pâture, formant un cercle autour du plat de campement et mangeons bien gaiement.

Il y a là notre chef de groupe, l'abbé Joseph Boddèle de Thiennes ;Edmond Delattre, tireur, de Pont de Briques; Georges Caron, chargeur, de Béthune; Elie Loock, pourvoyeur, de Calonne ; Jean Dumetz de Verchocq ; Julien Martel de Hondschoote, voltigeur ; Henri Durfan de Mont Bernanchon, grenadier Voltigeur ; Charles Dievart, de Lens, agent de liaison de la section; et moi-même. (André) Alexandre Duhamel, de Merville, est là, à 5 ou 6 mètres de nous, faisant fonction de caporal et assurant la D.C.A. au fusil mitrailleur. Il veut même tirer sur un avion qui vient sur nous mais il ne le peut car nous n'en avons pas reçu l'ordre et nous le chinons en lui disant qu'il loupé la croix de guerre, etc. Pauvre cher Alex va...

13 heures - Le repas est terminé et tandis que nous fraternisons avec les Belges, nous voyons apparaître, tout blanc dans le ciel bleu, 14 magnifiques bombardiers volant en bon ordre. Ils sont assez haut, mais néanmoins, nous rentrons dans l'ombre pour ne pas nous faire repérer. Quelques instants plus tard, le commandement ayant jugé de nous « enterrer», notre chef de section vient nous chercher pour aller prendre nos premières positions. Nous partons donc vers Chastre en prenant beaucoup de précautions. Arrivés dans le village, 3 avions nous survolent à basse altitude. Nous longeons les haies pour ne pas déceler notre présence lorsque tout à coup, une mitrailleuse et plusieurs fusils mitrailleurs se mettent à tirer sans ordre et sans résultat, d'ailleurs. C'est fini, nous sommes repérés maintenant et aussitôt, ces avions piquent droit sur nous et nous lâchent toutes leurs bombes tout en nous mitraillant. Les uns se couchent dans le ruisseau, d'autres le long des murs. Pour ma part j'entre dans un garage ouvert et me fais très petit dans l'angle formé par la grande porte et le pignon en briques. Une bombe tombe près de moi et je suis secoué par la déflagration. Des éclats viennent se ficher dans la grande porte dernière laquelle je me suis abrité. Avec les avions, le crépitement des mitrailleuses s'éloigne et je sors de mon garage au moment où les copains se relèvent. Nous sommes tous très pâles, nous avons reçu le baptême du feu.

Il est environ 14 heures et c'est la fête de la Pentecôte. Par bonheur personne n'a été touché et nous nous retrouvons au complet pour continuer notre chemin. A quelques mètres, une vache agonise, elle a reçu un gros éclat en plein flanc et perd son sang en abondance.

Nous sommes arrivés à l'emplacement prévu; c'est dans une petite prairie qui se trouve presque dans l'angle de deux chemins qui se croisent. En face de nous, nous avons ce croisement, à gauche, le village, à droite et à 150 mètres environ la ligne de chemin de fer et derrière le château. Il s'agit de nous « enterrer » le plus vite possible, car maintenant qu'ils nous ont repérés, les avions reviendront certainement. C'est ce que nous faisons, afin de gagner du temps, nous creusons seulement deux trous collectifs pour le groupe; tous les outils sont sortis, et nous nous relayons continuellement. Jamais en manoeuvre, nous n'avons travaillé aussi vite et avec autant de courage. Je me souviens d'un monsieur qui nous avait été signalé comme suspect est venu pendant que nous travaillons pour essayer d'entrer en conversation, mais nous l'avons laissé tomber froidement et il n'a pas insisté. Comme je le prévoyais, les avions étaient revenus de nouveau nous bombarder alors que nos trous étaient à peine commencés, et à chaque fois, il nous fallait tout abandonner pour aller nous mettre à l'abri de leur vue dans une petite étable dont les murs étaient secoués et dont la poussière nous tombait sur la tête à chaque bombe. Nous avons aussi une forte émotion en voyant arriver sur nous, alors que nous travaillons, un petit avion volant à une vingtaine de mètres d'altitude; nous n'avons même pas le temps de nous camoufler et nous sommes soulagés en le reconnaissant: c'est un avion de tourisme belge qui fuit vers la France! et nous rions beaucoup de la farce !!!... Nous sommes étonnés de ne pas voir de chasseurs français arriver à notre secours, mais ni aujourd'hui, ni les jours qui suivront, je n' en verrai « pas un seul ».

Vers 16 heures nos deux trous sont terminés enfin, et nous avons très soif. Puisqu'il y aune autre ligne de défense à quelques kilomètres devant nous, nous ne risquons pas encore de voir apparaître les Allemands, aussi, c 'est presque au complet que notre groupe s 'en va au village, à la recherche de bouteilles de bière. Celui-ci est déjà touché, et les habitants le quittent en hâte. Nous arrivons à une grande maison d'alimentation générale et de bonneterie, où nous trouvons la famille se préparant à l'exode. Les femmes pleurent, surtout la patronne qui nous dit que toute sa fortune est dans ce magasin qu'elle doit quitter. Tristes moments! Ils nous font boire de force des bouteilles de bière, remplissent nos poches de tabac et de cigarettes, et nous demandent si cela est possible, de veiller sur leur maison après leur départ. Ils ne veulent rien accepter et nous invitent même à revenir chercher tout ce dont nous pourrions avoir besoin. A cet effet, ils laisseront le soupirail de la cave ouvert. Puis nous les quittons après de vigoureuses poignées de mains, nous regagnons nos trous où nous sommes plus en sûreté. A ce moment, cette dame qui nous a demandé notre âge, nous plaint et pleure sur notre sort : « Pauvres enfants! » dit-elle.

Vers 18 heures, c'est l'heure de la soupe et comme elle a été forcément négligée, quelques camarades s'en retournent à cette maison, inhabitée maintenant, et rapportent du pain et des oeufs, etc. Nous mangeons ensemble sur le bord de la tranchée et nous fumons beaucoup.

Vers 19 heures il nous faut faire des barricades. Nous réunissons tout ce que nous pouvons trouver comme ferraille et encombrons la route qui nous est perpendiculaire. D'autre part nous recevons l'ordre de mettre le fusil mitrailleur dans la direction de cette barricade et d'y laisser continuellement deux hommes. Ça ne doit pas bien gazer devant nous!!!

20 heures Les plus proches voisins de notre trou nous invitent à prendre le café chez eux. Délicate attention qui nous touche beaucoup. Nous causons un peu de la dernière guerre et de celle-ci, mais la conversation n'est pas très animée. Nous sommes persuadés que nous arrêterons les Allemands parce que nous sommes les plus forts(???) disent les affiches, mais nous réfléchissons plus que nous causons et ma pensée s’en va continuellement vers mes parents, vers Thiescourt où je devrais être en compagnie de mon père et où il est peut-être s' il n'a pas reçu mon télégramme avant mon départ. Ces personnes ont posé un matelas sur le parquet au-dessus de la cave pour amortir un peu en cas de bombardements et nous leur demandons l'autorisation d'y coucher en travers entre nos heures de garde, ce qu'ils acceptent avec empressement. Puis, je vais à une petite épicerie voisine pour acheter des bougies, pour passer la nuit. Là on m'offre un lit que je ne puis accepter car il est à 100 mètres de notre position et j'estime que c'est trop loin. Braves gens de Chastre! Je reviens au poste qui me rappelle les gourbis dont nous causaient nos pères, et où, à la lumière vacillante d'une bougie camouflée dans un coin de la pièce, nous causons un peu de notre journée et de notre situation.

22 heures C'est mon tour de garde. Il nous faudra l'allonger un peu, car un camarade claque des dents de frayeur et nous ne voulons pas le forcer à rester là dans ces conditions, nous l'envoyons se coucher. Je sors donc mon fusil armé à la main et vais me placer en guetteur mobile au carrefour à ;proximité de la barricade. Le fusil mitrailleur est à 50 mètres derrière moi. Ma mission est de tirer sur quiconque essayerait de la franchir et de revenir vivement vers le fusil mitrailleur en ayant bien soin de longer la haie qui se trouve hors de son tir et que nous avons repéré cet après-midi. A mon avis, c'est une erreur, où plutôt une terrible alternative car si ceux qui sont devant nous ne doivent pas se retirer, il y a encore des civils, et ils peuvent fort bien se présenter de l'autre côté de la barricade, tout aussi bien que les Allemands. Heureusement, il ne se passe rien.

A 23 heures, je rentre en espérant pouvoir dormir quelques heures car je suis très fatigué, depuis le 10 à 4 heures du matin, nous avons beaucoup voyagé et je n'ai pas dormi 4 heures.

Je suis à peine allongé tout équipé sur le matelas que le lieutenant Laloé vient nous réveiller pour nous dire de nous tenir prêts car il faudra changer de position. Il s'en retourne prendre des ordres précis et ce n'est que quelques heures plus tard qu'il vient finalement nous chercher. Néanmoins, notre nuit est gâchée.





13 mai 1940.

Vers 4 heures du matin, nous quittons cette maison, sans revoir nos aimables logeurs et suivons notre chef de section. La nuit est assez calme; nous traversons Chastre à l'aurore. Que nous apportera cette journée ? Le village est un de ceux du front, que j'ai souvent vus sur les images ou au cinéma: maisons démolies, sur la route, des tuiles, des briques, des fils électriques etc. Nous partons vers la ligne de chemin de fer de Perbais ; il fait déjà clair et les avions reviennent à nouveau pour commencer eux aussi leur journée. En cours de route, nous nous camouflons dans les trous de bombes tombées hier. Une pauvre vieille qui n'est pas encore partie et que nous sommes étonnés de voir si tôt levée, nous fait rentrer chez elle, et nous donne du café avec de bonnes tartines de confiture que nous avalons à la hâte, puisque les minutes nous sont comptées. Nous arrivons à une petite ferme occupée par un vieux ménage et installons tout notre barda dans la grange. Il s'agit maintenant de creuser de nouveaux trous. Nous ne sommes plus tout à fait dans la même direction car l'ennemi arrive en flèche et je crois que notre état-major ne sait pas au juste de quel côté il apparaîtra. Nous voici encore dans une pâture au milieu d'un troupeau de vaches qui nous gênent dans notre travail. En face de nous, au loin, Gembloux et à 300 mètres, une route; à gauche, une autre route perpendiculaire à la première et qui descend vers Valenciennes. Derrière, à 50 mètres, un petit chemin avec notre grange et qui continue vers notre droite. Nous ne perdons pas de temps et tandis que ceux qui ont des pelles et des pioches se mettent à l'ouvrage, je vais avec Elie faire une petite reconnaissance afin d'en trouver d'autres car je dois dire qu'étant pourvoyeur, je n'avais qu'une serpe comme outil. Pendant cette petite promenade, j'ai remarqué un fait qui a beaucoup retenu mon attention: alors que nous cherchions une pelle dans une maison abandonnée, j'ai vu dans la cour un formidable trou de torpille dont les éclats avaient tout rasé à la ronde et à moins de 10 mètres de là. ...une poule qui couvait paisiblement. Enfin nous revenons vers les copains et nous nous mettons au travail également. Les avions continuent leur ronde infernale sans toutefois nous déranger beaucoup car ils sont assez haut et notre trou est bientôt fait et bien fait. Il est assez long pour nous camoufler tous, nous l'avons fait en « V » pour éviter l'enfilade, avons recouvert de gazon la terre retirée qui forme un bon parapet et disposé au fond des fagots, car il y a de l'eau. C'est pendant ce travail que nous avons notre premier blessé. Bref, nous voilà prêts et tout en laissant une garde au fusil mitrailleur, nous sommes enfin un peu libres. Nous prenons le café avec les braves vieux qui se sont levés, cependant que Gembloux subit un violent bombardement et que sur les deux routes passe l'interminable file d'évacués de tous âges et de toutes conditions, et je me revois à 22 ans d'intervalle, fuyant également avec ma mère et ma petite soeur dans sa voiture d'enfant, mais je suis loin de penser qu'ils devront encore quitter notre maison huit jours après.

Vers 9 heures - Nous sommes bombardés et à ce moment le capitaine me fait appeler pour réparer un accroc qu'il a fait à sa capote. Décidément, il ne doute de rien. Croit-il que je vais me faire tuer aussi bêtement ? d'ailleurs, je suis pourvoyeur maintenant, et non plus tailleur. Je réponds donc à son agent de liaison: « Dis au capitaine que j'irai tout à l'heure. si ça se calme ».

Vers 11 heures - J'apprends que le vaguemestre est arrivé jusqu'à nous. Je me rends aussitôt au bureau car je pense qu'il y a au moins une lettre pour moi : celle de ma mère datée du 9 mai et dans laquelle elle doit me dire que mon père se prépare au voyage et peut-être une autre où elle est heureuse de nous savoir ensemble! ironie du sort ! Mais combien cela me ferait du bien de recevoir cette chère écriture. Au bureau qui est installé dans une magnifique maison démolie, je répare la capote du capitaine en espérant toujours voir arriver le vaguemestre. Hélas, il est bien venu dans les autres compagnies, mais il n'a pu arriver jusqu'à la mienne qui est plus engagée. Et je m'en retourne déçu. En cours de route je dois descendre quelques minutes dans une cave car « ils » comme on les appelait sont encore là. Je reviens donc aux positions et c'est l'heure de la soupe. Cependant un chasseur canadien, vient nous survoler et nous avons la maladresse de lui tirer dessus; il est vrai que nous sommes habitués à ne voir que des Allemands. Sans se dégonfler cependant, il fait demi-tour, revient vers nous en tanguant pour se faire reconnaître, puis repart vers Gembloux. On ne le reverra pas.

14 heures - Nous prenons de nouveau le café avec nos braves vieux qui nous disent que le canal Albert est franchi et que les Allemands approchent. Jo leur conseille alors de ne pas rester là et ils se décident enfin à partir également. L'après-midi est assez calme, car « ils » s'occupent plutôt de ceux qui sont devant nous et qui doivent en recevoir beaucoup car le bruit de la canonnade qui vient jusqu'à nous ne cesse pas. J'en profite pour écrire chez moi et après quelques lignes, je suis bien ennuyé. Vais-je leur dire la vérité ou leur mentir ? je ne veux faire ni l'un ni l'autre et je brûle ma lettre. Mes parents penseront que je suis en déplacement et que je n'ai pas le temps, et à mon avis c'est mieux ainsi. Ma lettre ne serait d'ailleurs pas parvenue car le vaguemestre n'est pas venu jusqu'à nous. Je vais alors avec Alex et Elie faire une petite promenade dans le pays pour voir les installations des groupes voisins. Le défilé des évacués a presque cessé, mais c 'en est un autre que nous voyons. De nombreuses autos et motos militaires descendent à toute vitesse vers Valenciennes ; çertaines roulant tous pneus crevés, beaucoup transportent des blessés. A un motocycliste en panne, je demande ce que cela veut dire; il me répond que les Allemands sont à 10 kilomètres et que son régiment a eu de la casse au cours du contact. Il porte les écussons du l0ème génie et ils sauvent tout ce qu'ils peuvent.

19 heures -Il nous faut encore changer de positions et nous partons au moment où nos pauvres vieux quittent leur maison. Que sont-ils devenus ? L'emplacement de mon groupe est très mauvais. En effet, nous sommes dans une grande plaine où rien ne peut nous dissimuler, de plus nous sommes sur une crête militaire, c'est à dire, non pas sur le haut de la crête, mais sur le versant ennemi, c'est à dire aussi que dès qu'ils approcheront, ils repéreront aussitôt l'ouverture béante de nos trous, facilement repérables par la terre fraîchement retirée. On attend les premiers éléments ennemis pour minuit et il faut nous remettre à terrasser en toute hâte. Cette nuit encore, nous ne dormirons pas, et cependant, nous sommes morts de fatigue. C'est sans doute pour cela que je suis pris d'un grand désespoir comme je n'en ai jamais eu et que j'ai tant envie de pleurer. Je crois mes derniers moments arrivés. (Je saurai plus tard que je ne suis pas le seul). Je pense fermement que je ne reverrai plus ma famille car nous serons tous massacrés sans pouvoir nous défendre et je fais un fervent acte de contrition. Et c'est avec l'énergie du désespoir que je me remets à creuser. Cette fois la tactique est changée: au lieu d'un trou collectif ce sont des trous individuels que nous devons faire et il nous est bien recommandé de les faire juste assez profonds et assez larges pour nous tenir debout car c'est une division blindée que nous rencontrerons et il faut que les chars puissent passer sur nous, sans nous écraser ou nous enterrer vivants. Je travaille donc de toutes mes forces, car c'est pour moi une question de vie ou de mort. C'est très difficile car il me faut faire un trou d'environ 1 mètre 50 sur 50 centimètres de diamètre et cela avec une petite bêche de campagne. Enfin, après des efforts prodigieux je termine presque en même temps que les copains.

14 mai 1940.

00 heure - Par une malheureuse coïncidence, c'est mon tour de garde au fusil mitrailleur. Je suis debout dans le trou, seule ma tête en dépasse et je scrute la nuit, prêt à donner l'éveil. J'ai mission de tirer sur quiconque se présenterait devant. Au bout d'un certain temps, le chef Honte vient derrière moi se rendre compte. Puis, je sens le sommeil m'envahir et cependant il ne le faut pas ! Je mouille mes yeux et mes oreilles avec de la salive pour me réveiller un peu et continuer ma garde. Tout-à-coup, je sursaute pour ne pas tomber et je me rends compte qu'inconsciemment je m'étais endormi debout et vacillais sur mes jambes. Près de moi, Alex ne dort pas, je lui demande de me remplacer, car il faut assurer la garde sérieusement; il le fait d'ailleurs avec bonne grâce car c'est un excellent camarade. Je regagne donc mon trou, m'entoure de mon couvre-pieds et recroquevillé, moitié debout, moitié assis, je m'endors aussitôt profondément mais pour peu de temps cependant.

4 heures du matin - Nouveau changement: On quitte encore ces positions pour en prendre de nouvelles... Décidément, ça va mal, verrons-nous les Allemands en face ou sur nos flancs ? Mais cependant je pousse un ouf! ...de soulagement en quittant cet emplacement qui ne me donnait pas confiance.

5 heures - Nous commençons une nouvelle journée qui sans doute sera décisive. Aujourd'hui encore nous ne pouvons pas nous laver (nous devons rester équipés) et cependant, nous en aurions bien besoin. Nous n'avons pas beaucoup à parcourir pour arriver à notre nouvel emplacement qui sera le dernier et celui que je préfère. C'est notre section qui est la plus avancée ;elle est un point d'appui à quelque 200 mètres au-delà de la voie ferrée; les autres sections sont en deçà de celle-ci et cependant tout mon courage est revenu et je sens maintenant que j'en sortirai indemne. Pourquoi cela ? Tout simplement je crois, parce que nous sommes camouflés dans un jardin, derrière une haie et cela nous suffit pour nous rendre notre gaieté, car ici au moins, nous pourrons nous défendre. A droite à 5 ou 6 mètres nous avons la même haie qui clôture le jardin et à gauche à 30 mètres, un bosquet où est placé le 9éme groupe. Derrière à une trentaine de mètres également et dans le jardin, une petite maison et le chemin qui conduit au village. Nous sommes placés tous au pied de la haie, dans l'ordre suivant de droite à gauche: Elie, à 2 mètres, moi, à deux mètres à ma gauche le fusil mitrailleur avec Edmond et Georges, puis de l'autre côté du sentier qui conduit à la pâture devant nous, Jo et encore tous les deux mètres, Julien, Alex, Jean et Henri. Nous nous remettons à creuser sans être très gênés par les avions car la haie et les arbres fruitiers nous dissimulent. Je fais un trou allongé, cette fois afin de pouvoir m'y reposer, mais étroit et perpendiculaire à l'ennemi pour éviter les tirs d'enfilade de l'aviation et des chars. Mais auparavant, nous dégageons le pied de la haie afin de voir ce qui se passe dans la pâture qui se trouve en face. Je le fais également assez profond pour pouvoir m'y tenir à genoux ; la matinée se passe assez bien sans rien nous apporter de nouveau, à part quelques bombes d'avions et nous sommes maintenant complètement regonflés. Il me faut dire qu'on s'habitue assez vite aux bombardements. Notre chef de section nous conseille alors de manger tout ce qu'il nous plaira de ramasser dans les maisons et nous en profitons.

11 heures - Nous entrons dans la maison voisine et rassemblons tout ce que nous trouvons comme victuailles. Il y a dans la cave du banyuls, de l'alcool, de la bière. Nous nous mettons en devoir de préparer un bon déjeuner, l'un épluche les patates, l'autre surveille le feu ou récupère la vaisselle pour dresser une table attrayante. Pendant ce temps là Charles est parti à « notre » maison d'alimentation ouverte à tous vents maintenant, et en ramène une bouteille de triple sec, du tabac et des cigarettes.

Midi - A table, messieurs! Nous avons deux invités, le lieutenant et le chef Honte qui ont accepté de bon coeur de manger avec nous. Le repas est assez animé, mais de temps à autre nous regardons par la fenêtre notre guetteur au fusil mitrailleur qui nous rassure d'un geste que tout va bien. Une franche camaraderie règne dans la salle qui peut être anéantie à tout instant. Le spectacle est étrange, nous mangeons casqués, mais de très bon appétit et vouons des félicitation à Alex qui excelle (il nous l'a souvent prouvé) dans l'art de faire les frites. Voici le menu qui fut hélas son dernier: apéritif, omelette, frites, café, liqueurs.

13 heures - Le repas est terminé, à trois ou quatre, nous lavons la vaisselle, mais très souvent, nous devons nous précipiter dans la cave pour nous abriter. D'autres sont partis à la ferme voisine et reviennent bientôt avec deux superbes poulets et des salades. Tandis que les uns s'occupent de celles-ci, d'autres plument ceux-Ia en prévision du bon dîner que nous nous proposons de faire le soir mais « Ils » ne nous laissent plus de répit: les bombes et les balles de mitrailleuses nous arrivent sans discontinuer et il ne nous est plus possible de quitter nos trous. Et naturellement, aucun avion français en vue. Les voisins d'en face peuvent donc faire leur travail sans être gênés, puisque notre D.C.A. n'a aucune efficacité. Nous passons ainsi le reste de l'après-midi en fumant dans notre trou et sans pouvoir lever le nez. Chaque fois qu'une bombe tombe à proximité, Elie m'appelle ou c'est moi pour demander si nous ne sommes pas touchés. Jo veille également sur « ses » enfants, et ainsi si l'un d'entre nous est recouvert de terre, il pourra être secouru immédiatement. De tous côtés, les éclats pleuvent et je n'ai qu'à tendre le bras sans même sortir de mon trou pour en ramasser. J'en ai même conservé un petit que je possède encore actuellement. Trois fois, je reçois de la terre sur moi et d'ailleurs, nous en avons sur la figure, les mains, la capote et même dans la bouche. Nous ne sommes réellement pas beaux à voir ! J'ai appris plus tard qu'un sergent de ma compagnie en est devenu fou et s'est fait tuer en courrant sur le parapet. Ce n'est pas ce soir que nous mangerons les poulets, et nous nous contenterons d'un morceau de pain et d'un fond de bidon que nous lançons d'un trou à l'autre. Enfin avec la nuit, les bombardiers qui sont venus par vagues de 20 et même 40 s'en retournent et nous nous relevons. Par miracle, personne n'a été touché dans le groupe. Aurons-nous l'attaque de nuit ? Nous le croyons bien et c'est par deux que nous prenons la garde au fusil mitrailleur. Pour ma part, je m'allonge dans mon trou

et je m'endors profondément pendant quelques heures. Je suis alors réveillé en sursaut par le crépitement des mitrailleuses de part et d'autre. Je m'inquiète auprès des guetteurs qui ne voient rien devant eux et quelques fusées éclatent au-dessus de nous, et je vois nettement aussi dans la nuit la trajectoire des balles traçantes ennemies qui viennent tomber derrière nous. Mais puisque les copains n'ont pas besoin de moi pour l'instant, je me recouche dans mon trou et me rendors quelques instants. Mais ce n'est guère possible, et finalement je me lève et allume une cigarette pour tuer le temps.

15 mai 1940.

Vers 2 heures du matin - Nous sommes intrigués par des bruits et des ombres suspects. Tout d'abord, c'est un fil de fer que l'on remue à quelques mètres de nous. Je sors de mon trou avec Alex et debout derrière la haie, nous écoutons et regardons. Mais il est impossible de voir ce qu il y a là et ce n'est que longtemps après que ce bruit cesse. Nous en concluons que c'est sans doute un cheval qui en est l'auteur, mais il se peut aussi que ce bruit soit fait volontairement pour attirer notre attention de ce côté, tandis que l'ennemi s'infiltre d'un autre. D'ailleurs Alex croit voir des ombres ramper en face, mais plus à gauche, ce que nous ne croyons pas. Il insiste, et après quelques minutes de discussions il nous dit brusquement: « et puis, je le saurai, j'y vais voir. » Jo l'invite à la prudence, mais rien n'y fait: il franchit la petite barrière où aboutit le sentier central qui coupe la haie et, seul, son fusil à la main, il s'en va bravement, mais aussi, je dois le dire, témérairement. Nous nous tenons prêts à intervenir, mais il revient bientôt sans avoir rien vu. Et cependant il avait raison ce brave Alex, il y avait quelqu'un, nous l'avons compris quelques heures plus tard, et, s'ils ne l'avaient pas descendu, c'est bien qu'ils voulaient nous faire ignorer leur présence. Puis se lève l'aurore de ce 15 mai 1940 qui fut une journée terrible. Au petit jour Georges sort de son trou malgré la mitraille, antre dans « notre maison » ; allume le poêle et nous fait du café. En voyant sortir la fumée de la cheminée, je l'enguirlande car il va nous faire repérer. « Ne crois-tu pas qu'ils savent où nous sommes et crois-tu qu'ils puissent nous en envoyer beaucoup plus ? me dit-il» .Et c'est vrai, repérés, nous le sommes, et quant aux pruneaux ils nous en servent à discrétion, aussi je n'insiste pas quand il nous apporte le jus chaud, j'en suis bien heureux car de la roulante, il n'en est plus question: bombardée hier à midi, elle a du se replier avec. les deux veaux aux petits pois qu'elle cuisait. Georges nous sert également des tartines beurrées, puis il s'en retourne mettre les poulets au four où ils resteront hélas.

Quelques minutes plus tard, dans la demi-obscurité des silhouettes se profilent à l'horizon et qui semblent transporter des paquets. Longtemps nous nous demandons qui ils sont, puis ils se retirent. Ce n’est qu'en captivité que j'ai appris que c'était le 3ème génie de mon bataillon qui posait des mines antichars. Or, à ce moment la, il y avait déjà des Allemands entre eux et nous, et je comprends pourquoi nous n'en avons pas vu sauter une seule...

Le moment est venu, je crois, de boire la petite bouteille de Calvados que j'ai eue à Thiescourt...Comme hier soir pour le pain, elle voltige de trou en trou et nous en prenons chacun une bonne lampée. Avant de porter la bouteille à ses lèvres, Edmond nous dit: « Je vais boire la dernière goutte du condamné, après ça une bonne cigarette et je pourrai mourir.» Avait-il un mauvais pressentiment ? Je n'en sais rien, mais quelques heures plus tard, ce bon camarade était tué. Un peu plus tard, alors qu'il faisait clair, nous voyons apparaître à 200 mètres devant nous, débouchant de derrière le petit bois, qui s'avance vers notre gauche, une automitrailleuse et un petit char de combat dont les chefs sont debout dans la tourelle, le buste émergeant complètement. Aussitôt, Edmond pointe son fusil mitrailleur tandis que nous appelons le lieutenant. Celui-ci essaye de les reconnaître sans y parvenir.« Ce ne sont pas des Français! dit-il mais ce sont peut-être des Anglais, des Allemands ne se promèneraient pas ainsi à quelques mètres de nous! ».

Edmond, lui est persuadé que ce sont eux, il les a dans son oeilleton et veut lâcher une rafale de balles perforantes, mais le lieutenant le lui interdit, et, après une petite reconnaissance, ils s'en vont. Puis le fusil mitrailleur du 9ème groupe qui se trouve à 30 mètres à gauche tire sur des Allemands qui se glissent dans une petite cabane à 80 mètres devant, tandis que Elie m'appelle pour me faire regarder la cime d'un arbre qui se trouve à 50 mètres devant nous et dans lequel nous apercevons un observateur dans une immobilité complète. Elie épaule son fusil; il vise, et de sa première balle il le touche et nous le voyons tomber dans l'herbe. Et la fusillade augmente de minute en minute. De la petite cabane où ils doivent être assez nombreux on a repéré le fusil mitrailleur du 9ème et les balles sifflent de tous côtés et s'abattent autour de nous avec précision. Et avec ça, l'artillerie d'en face nous envoie des 77 que nous voyons éclater devant, derrière; partout enfin. A ce moment l'odeur de la poudre me vient nettement, mais ne me grise pas, cependant je conserve tout mon sang froid et réalise pleinement la situation. Je rejoins Jo derrière un petit groseillier et c'est là, à genoux que je reçois sa première absolution. Je me relève, je suis en règle avec Dieu, et s'il m'arrive malheur, je suis tranquille de ce côté. J'avoue cependant, que, à part la crise de cafard du 13 au 14, je n'ai jamais cru que je serais tué, car j'avais une grande confiance en sainte Thérèse et j'étais persuadé que j'en sortirais. Le fusil mitrailleur crache toujours sur la petite cabane derrière laquelle sont camouflés l'automitrailleuse et le petit char, sans cependant réussir à faire taire ses habitants qui sont abrités derrière. Finalement, le canon de 25 millimètres en perce les murs, le tir ralentit, mais ne cesse pas. Ils approchent maintenant en plus grande quantité et plus visiblement et nous envoient des obus de mortier; a ce moment le sous-lieutenant demande un barrage d'artillerie et aussitôt ce sont les 75 français qui nous tombent à 30 mètres devant. Si nos artilleurs divisionnaires avaient alors entendu tous les noms d'oiseaux que nous leurs avons donnés, ils n'auraient pas été contents. Mais bientôt leur tir s'allonge et notre R.A.D. fait du bon travail. Quelques minutes après, j'aperçois une fusée à 200 mètres en avant et les 77 cessent leur feu, tandis que l'aviation ennemie revient nous bombarder violemment. Cette fois, elle se fait encore plus gênante, elle nous survole à moins de 30 mètres et nous laisse tomber des centaines de petites bombes, ce qui plus tard faisait dire au capitaine Talman, qu'il n'avait jamais vu ça, même à Verdun. Puis elle nous mitraille dans nos trous, tout en actionnant ses sirènes déprimantes. Cependant, j'apprendrai plus tard qu'elles étaient d'un très grand effet moral, mais pas tellement destructives.

Et tandis que nos tireurs doivent baisser le nez, nous tirons sur les avions avec nos fusils et en voyons un disparaître derrière le petit bois, nous ne saurons jamais qui l'a touché. Puis elle s'attaque à notre artillerie, ce qui nous permet de relever le nez. C'est pour voir devant nous un brouillard artificiel grâce au-quel des fantassins allemands s'avancent en grand nombre: c'est à eux que nous avons à répondre, en face de nous il n'y a aucun char car ils contournent les mines qui nous protègent et que leurs éclaireurs ont repérées. Le fusil mitrailleur du 9ème groupe qui tire sans arrêt est rouge et s'enraye et on vient demander le nôtre qui marche bien. Edmond, Georges et moi bondissons alors de notre trou et par petits bonds, nous nous rendons à leur emplacement sous les balles des mitrailleuses et des fusils mitrailleurs. Edmond tire tout ce qu'il peut et au bout de quelques minutes les munitions diminuent. Puisque je suis pourvoyeur et que mon rôle est d'alimenter le fusil mitrailleur, je n'hésite pas, et retourne en chercher dans nos trous. Il me faut pour cela traverser un petit fossé où l'eau m'arrive au dessus des chaussures, et un angle du bosquet particulièrement battu. Mais je suis veinard et

j'y arrive sain et sauf, j'emporte mes munitions et reviens par le même chemin, vers le fusil mitrailleur qui ainsi ne doit pas cesser son tir. Les pourvoyeurs du 9ème remplissant les chargeurs, je n'ai rien d'utile à faire là et je regagne mon trou une seconde fois d'où je pourrai tirer au fusil avec les voltigeurs. En passant, je me jette dans le trou vide d'Edmond et de Georges qui comme je l'ai dit se trouve à 2 mètres du mien et d'où j'ai une meilleure vue, juste au moment précis où un fusil mitrailleur qui m'a vu traverser le sentier m'envoie une rafale qui me frôle la tête et dont les balles viennent se poser dans le parapet arrière. Je relève la tête pour voir d'où elles viennent et une seconde rafale me loupe à nouveau. Je reste alors quelques minutes dans le fond de mon trou puis, je relève prudemment la tête pour essayer de repérer mon type. Il s'est tu et j'ai appris plus tard que le caporal chef du 8ème groupe, qui est à une cinquantaine de mètres à ma droite, l'avait touché... il fait très chaud; il est bientôt midi, et depuis l'aube nous n'avons pas eu une minute de répit; mon bidon est vide, ma gorge est sèche, je suis haletant. Il faut avoir vécu ces heures terribles pour comprendre ce que cela peut-être et en écrivant ces lignes un an après, je me demande moi-même comment j' ai pu faire. Peut-être étais-je quand même, sans le savoir, grisé par l'odeur de la poudre ? Mon type me laissant donc tranquille, je tire au fusil pendant un certain temps quand je m'aperçois tout à coup que je suis seul avec Elie à ma droite. Tous les voisins de gauche ont rejoint notre fusil mitrailleur dans le petit bosquet. Nous pensons alors qu'ils peuvent avoir besoin de nous et les rejoignons. Je prends mon sac qui en cas de blessure me garantirait au moins les poumons, abandonne ma musette et mon bidon et oublie mon casque. J'arrive au moment où on transporte le sous-lieutenant Laloé au poste de secours. Il a été grièvement blessé à la tête en tirant au fusil mitrailleur d'où il avait lui-même retiré notre camarade Edmond tué net, sans seulement pousser un cri, d'une balle en plein front. C'est le sous-lieutenant également, qui a jeté les 4 seules grenades que nous avions touchées. C'est Georges qui a maintenant pris sa place et tire tant qu'il peut en donner. Si le sous-lieutenant n'avait pas remplacé Edmond, c'est lui qui serait blessé, et moi qui devrais prendre la succession au fusil mitrailleur. J'ai rejoint Jo à genoux derrière un gros arbre et le trouve exténué. Il a aussi laissé son sac et se trouve totalement incapable d'aller le rechercher. Comme malgré tout, je tiens le coup, je lui laisse le mien et vais reprendre le sien en passant

toujours par mon petit fossé et en faisant des bonds très courts. Quand je reviens vers lui les Allemands qui sont plus nombreux que nous et qui, très braves, ne craignent pas d'avancer sous notre feu, menacent de nous déborder. Le chef Bonte qui est avec Jo, décide alors de nous replier sur le plus gros de la compagnie en deçà de la voie ferrée à environ 200 mètres derrière nous et d'en référer au capitaine. Il nous renvoie tout de suite Jo et moi, tandis qu'il rappelle les autres qui nous suivent à quelques mètres. Georges qui est toujours au fusil mitrailleur, refuse de nous suivre et veut rester à tirer pour protéger notre repli. Brave petit gars! nous partons donc poursuivis par les balles, par bonds en zigzags pour profiter des coins ombrés et des accidents de terrain. Nous nous heurtons à une barricade sous laquelle il nous faut passer dans une mare de sang d'au moins un mètre de diamètre. Plus loin, Jo s'enfonce jusqu'aux genoux dans un fossé à fumier et enfin nous arrivons au pont de chemin de fer qui est maintenant à ciel ouvert. Derrière le talus, l'adjudant chef Meunier est là avec sa section, et pour la première fois nous pouvons lui causer debout. Il nous dit que la section du lieutenant Manger est également en difficulté et nous conseille d'aller à son secours, tandis que lui, avec la sienne encore complète, tiendrait ce secteur. C'est ce que nous allons faire, quand en arrivant au poste de commandement, nous rencontrons le capitaine et lui rendons compte de notre intention. Il nous apprend alors que la section Manger, qui se trouvait près de la gare, donc derrière nous et à droite, a succombé et que ses survivants sont déjà prisonniers depuis midi. Nous sommes sérieusement menacés et le capitaine ajoute que nous avons ordre de tenir le plus longtemps possible sans idée de repli. Nous espérons qu'il arrivera du renfort et qu'ainsi nous pourrons tenir quand même. Il nous fait donc placer, Jo, quelques autres de la section qui nous ont rejoints et moi-même dans une écurie d'où il nous faudra tirer par les créneaux d'aération. Nous y restons quelques minutes tandis que les 77 se remettent à tomber autour de nous; préparant l'attaque de notre nouvelle résistance. Jo, qui sent le danger me dit: « La ferme est repérée, ne restons pas là, allons dans la cave qui se trouve à une quinzaine de mètres. » C'est ce que nous faisons et le capitaine nous y rejoint presque aussitôt. Par le soupirail, il tire au fusil mitrailleur pendant que Jo lui sert les boîtes de chargeurs que d'autres remplissent. Puis il sort de la cave avec le tireur Gaston Dequeker pour aller tirer dans une autre direction car l'encerclement se précise. Il revient seul quelques minutes après. ..Gaston a été tué à ses côtés. Il comprend alors le danger, il est inutile de résister et de nous faire massacrer tous, nous restons dans la cave, attendant les évènements.

Pendant ce temps, le chef Bonte, Alex et Georges, nous ont rejoints avec les derniers, avec Minart du 9ème groupe et se sont placés dans l'écurie que nous venons de quitter. Et malheureusement arrive ce que Jo prévoyait: un 77 vient éclater au milieu d'eux, tue Georges et blesse grièvement les trois autres. Le chef Honte qui a la mâchoire fracassée et pendante réussit a pousser un cri « JO » et celui-ci n'écoutant que son devoir sacerdotal, se rend près de lui pour lui donner une absolution. Il en fait autant pour Alex qui est très touché, et dit pour lui les prières d'agonie. Quoique très faible, Alex a encore sa connaissance et quand Jo lui demande d'offrir sa vie à Dieu pour sa femme, ses petits enfants et pour la France, il répond faiblement: « Oui, brigadier.» C'est ainsi qu'il appelait familièrement notre chef de groupe, qui était caporal au début de la guerre. Il n'est pas possible de transporter les blessés au poste de secours, d'ailleurs, les brancardiers ne peuvent plus arriver jusqu'à nous. Nous nous considérons comme prisonniers et je détruis le carnet sur lequel j'ai noté tous nos déplacements depuis le 26 Août. Cependant, nous espérons qu'une contre attaque des autres bataillons nous délivrera...

Je regarde l'heure à ma montre, il est environ 15 heures, de notre cave nous entendons les bombes et les obus tomber dans un tonnerre infernal et souvent les murs contre lesquels nous sommes appuyés sont secoués dangereusement. Plusieurs camarades s'allongent et s'endorment aussitôt, en ronflant bruyamment. Il nous faut les réveiller, car les Allemands sont là et il ne faut pas attirer leur attention. Nous entendons leurs commandements et voyons leurs bottes par le soupirail. Nous restons immobiles car le moindre bruit nous trahirait, et ils pourraient nous envoyer des grenades par ce soupirail. Nous vivons ainsi dans cette anxiété pendant 2 heures environ; les fusils mitrailleurs français se sont tus et les Allemands avancent en grand nombre. Puis c'est la minute inoubliable, le capitaine jugeant qu il n'y aura pas contre-attaque s'est rendu à son poste de commandement qui était dans une cave voisine et nous fait appeler pour en faire autant. Nous sommes une quinzaine dans la cave et en sortant, nous nous trouvons dans la cour de la ferme, devant les mitraillettes et les revolvers braqués sur nous. Nous abandonnons les armes et levons les mains. Je m'attendais alors à des brutalités de la part des Allemands car la presse nous en racontait tellement. Mais Je fus agréablement surpris en constatant qu'Il n'en étaIt pas ainsi. L'un d'eux nous invita poliment à être dociles et à déposer nos cartouchières, casques, rasoirs et couteaux. De rasoir, je n'en avais pas puisque je n'avais plus de musette, mais j'avais deux couteaux auxquels je tenais beaucoup, l'un offert par mon parrain, l'autre par ma soeur à l'occasion de la saint Nicolas 1939 et c'est le coeur gros que je les vis rejoindre ceux des copains dans une mare voisine. Je dois dire que ce sont les seules choses que les Allemands m'aient retirées et que cela était tout à fait normal d'ailleurs. Puis ils nous dirigent vers une grande prairie où d'autres prisonniers viennent nous rejoindre. Nous sommes là une centaine.

On nous fait mettre sur deux rangs. Le premier assis, le second debout pour pouvoir surveiller tout le monde et on nous fouille plus minutieusement. Je n'ai dû laisser là que mon ceinturon. Or chose extraordinaire, nous voyons arriver un avion anglais, le premier de cette bataille et il vient nous mitrailler ! ! ! Nous ne pouvons pas chercher à nous camoufler car les fusils mitrailleurs sont braqués sur nous et fort heureusement il est mis en fuite par la D.C.A. allemande. On amène nos blessés que les Allemands font déposer à l'ombre à une vingtaine de mètres de nous. Alex qui a été déposé sur une porte est dans le coma. Un médecin allemand et des infirmiers viennent les voir, et je vois avec tristesse le médecin lever les bras au ciel de découragement en regardant ce cher camarade. Il a à la cuisse un énorme trou dans lequel on amis deux paquets de pansements entiers pour essayer d'arrêter l'écoulement du sang. Sans doute a-t-il l'artère fémorale tranchée. De plus il aune autre blessure aux reins. Il reprend connaissance quelques secondes et prononce mon nom. On m'appelle et je sors des rangs pour me précipiter près de lui sans que les Allemands m'en empêchent. Mais il est déjà retombé dans le coma et ne me dit rien. Il est très pâle car il a perdu beaucoup de sang. Je pense à lui enlever son portefeuille pour le remettre à sa femme, mais je ne veux pas le faire puisqu'il vit encore et que j'espère malgré tout qu'il en sortira grâce à sa forte constitution. Et

cependant c'est peut-être pour cela qu'il m'appelait et je regrette beaucoup qu'il n'ait pu me causer. Il est alors emmené en ambulance tandis que nous sommes conduits vers l'arrière. C'est tout pauvre cher Alexje ne te verrai plus et les petits jumeaux n'auront pas le bonheur de te connaître! tu fus au cantonnement comme en lignes un charmant camarade et jamais je ne t'oublierai !

René Minart du 6eme groupe qui est blessé au pied et qui sera amputé est également emmené tandis que nous emmenons avec nous les blessés qui peuvent marcher. Nous partons donc sous escorte. Jo soutient le lieutenant Laloé et veille sur lui et de notre côté avec quelques camarades nous offrons notre bras au lieutenant Manger, qui blessé aussi à la cuisse souffre en marchant. Mais à peine avons nous fait quelques centaines de mètres que des 75 français nous tirent dessus et nous nous camouflons avec nos gardiens dans leur tranchée. Puis nous repartons, nous rencontrons des Allemands qui nous donnent une dizaine de petites bouteilles de bière ce qui fait 1/2 litre pour 10 et voici que les 75 nous envoient un tir de barrage très nourri. Nous nous plaquons au sol, je protège ma tête de mes bras car je n'ai plus de casque et ici encore je fais un acte de contrition. Les obus viennent se poser systématiquement tout autour de nous. L'un d’eux éclate à 3 mètres à ma gauche et ses éclats sifflent au-dessus de moi et se fichent dans le talus de chemin de fer contre lequel je suis couché. Un autre tombe sur la voie et n'éclate pas... bref quand le tir cesse, nous constatons que parmi nous, il y a trois nouveaux blessés légers parmi lesquels l'adjudant chef Meunier et que de leur côté les Allemands ont 9 tués et deux side-cars démolis. Et cependant ils ne nous en veulent pas, au contraire. Un peu plus loin un officier qui cause très bien le français nous dit que nous nous sommes bien battus et envoie un side-car dans un village à 3 kilomètres pour remplir d'eau potable les bidons que nous pouvons rassembler. Cela nous fait du bien car nous sommes de véritables loques humaines n'ayant presque pas dormi depuis 4 nuits et n'ayant pas mangé ni bu depuis l'aurore de cette journée terrible. Puis nous sommes

Évacués vers l'arrière. Nous croisons l'artillerie allemande qui tire toujours. Finalement nous sommes parqués dans une pâture à quelques mètres d'un joli ballon d'observation. C'est là que nous passerons la nuit, serrés les uns contre les autres pour ne pas avoir trop froid. Je ne tarde pas à m'endormir profondément ; c'est la première fois que nous pourrons nous reposer une nuit entière depuis le 10 mai à 4 heures du matin et nous sommes le 15 au soir.


Voila c est ainsi que nos brave soldat se sont battues

je sait que je vais prêcher a des convaincues mais

Merci pour eux

a + Vincent


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bunkerhill
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Sam 05 Fév 2011, 22:02

Quel récit! Vivant et touchant, un sacré témoignage!
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Loïc
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Dim 06 Fév 2011, 09:42

Décidément, tu as une mine de discours rapportés ! C'est génial, très bien raconté, merci !
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maginotboss
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Dim 06 Fév 2011, 10:17

Formidable de nous en faire profiter !
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110RI
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Ven 17 Fév 2017, 22:51

Wink

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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Sam 18 Fév 2017, 00:24

Merci d'avoir partagé ce beau et vivant témoignage...
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110RI
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Sam 18 Fév 2017, 21:17

je ne l avais pas relu depuis quelques temps et a chaque fois ....... enfin voila c est assez parlant !!!

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AS-GMO
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   Dim 19 Fév 2017, 14:06

beaucoup, très beau récit historique passionnant et émouvant !

Beau travail, félicitations.

Sincères amitiés...
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MessageSujet: Re: recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .   

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recit du soldat Andre VERLY DU 110 R I du 1 er Bataillon, 1 er compagnie .
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